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Pourquoi les femmes deviennent-elle ménopausées ? Une hypothèse anthropologique

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POURQUOI LES FEMMES CHANGENT-ELLES ?

La plupart des animaux sauvages restent fertiles jusqu'à leur mort. De même pour les mâles humains : bien que certains puissent devenir moins fertiles, les hommes en général ne souffrent pas d'arrêt de leur fertilité, et il existe en effet d'innombrables cas  confirmés de vieillards, même un de 94 ans, devenant pères.

Mais chez la femme, la situation est différente. Les femelles humaines subissent une baisse abrupte de fertilité vers l'âge de 40 ans et, en dedans de 10 ans, cessent de pouvoir produire des enfants. Bien que certaines continuent d'avoir des cycles menstruels jusqu'à l'âge de 54 ou 55 ans, la conception après 50 ans était presque inconnue avant l'avènement de la thérapie hormonale et de la fécondation artificielle.

Il semble donc que la ménopause féminine soit une réalité inévitable de la vie, bien que parfois incommodante. Mais, pour un biologiste de l'évolution, c'est une aberration paradoxale dans le règne animal. L'essence même de la sélection naturelle est de promouvoir les gènes pour les traits qui augmentent les descendants de la personne porteuse de ces gènes. Comment la sélection naturelle peut-elle aboutir à ce que chaque membre femelle d'une espèce porte les gènes qui étouffent sa capacité de laisser plus de descendants ? Évidemment, les biologistes de l'évolution (comme moi) n'insinuent pas que le seul rôle approprié de la femme est de rester au foyer, d'élever
des enfants, et d'oublier des expériences plus épanouissantes. Je me sers plutôt du raisonnement évolutionnaire ordinaire pour comprendre comment les corps féminin et masculin ont pu devenir ce qu'ils sont. Ce raisonnement tend à voir la ménopause comme un des aspects les plus bizarres de la sexualité humaine. Mais c'est aussi l'un des
plus importants. Avec le gros cerveau et la station debout, je considère la ménopause parmi les traits biologiques essentiels qui nous rendent distinctement humains : quelque chose de qualitativement différent, et en plus, de ce que possède un singe.

Tout le monde n'est pas d'accord avec moi au sujet de l'importance évolutive de la ménopause féminine humaine. Plusieurs biologistes ne voient aucun besoin d'en parler davantage, puisqu'ils ne pensent pas qu'elle pose de problème non résolu. Leurs objections sont de trois types. D'abord, certains ne l'attribuent qu'à la récente prolongation de l'espérance de vie humaine. Cette augmentation ne provient pas uniquement des mesures de santé publique élaborées durant le siècle passé, mais probablement aussi de l'avènement de l'agriculture il y a 10 000 ans, et encore plus probablement de changements évolutionnaires produisant plus d'aptitudes de survie durant les 40 000 années passées.

Selon les partisans de cette opinion, la ménopause peut avoir été un événement assez rare durant la majorité des quelques millions d'années de l'évolution humaine parce que (supposément) presque aucun être humain, mâle ou femelle, ne survivait passé l'âge de 45 ou 50 ans. Évidemment, le système reproductif féminin était programmé pour fermer boutique à l'âge de 50 ans, puisqu'il n'aurait pas la chance de fonctionner après cela. Ces critiques croient que la prolongation de la vie humaine est survenue beaucoup trop récemment dans notre histoire évolutive pour que le système reproductif féminin ait eu le temps de s'y adapter.

Ce que cette opinion néglige, toutefois, est que le système reproductif mâle, ainsi que toutes les autres fonctions biologiques des femmes et des hommes continuent chez la plupart pendant des dizaines d'années après l'âge de 50 ans. Si toutes les autres fonctions biologiques se sont adaptées rapidement à notre nouvelle vie prolongée, pourquoi la reproduction féminine est-elle la seule à n'avoir pas pu le faire ?

De plus, l'affirmation que, dans le passé, peu de femmes survivaient jusqu'à l'âge de la ménopause, se base uniquement sur la paléodémographie qui essaie d'estimer l'âge du décès des squelettes anciens. Ces estimés reposent sur des suppositions non prouvées et implausibles, comme celle que les squelettes recouvrés  représentent un échantillon impartial de toute une population ancienne, ou que l'âge de décès d'un squelette d'adulte ancien peut être déterminé exactement. Alors qu'il n'y a aucun doute que les paléodémographes peuvent distinguer entre le squelette ancien d'un enfant de 10 ans et celui d'un adulte de 25 ans, ils n'ont jamais prouvé qu'ils pouvaient faire la distinction entre un de 40 ans et un de 55 ans. On ne peut vraiment pas raisonner en comparaison avec les squelettes des gens modernes, dont les os vieillissent certainement à un train
différent de ceux des anciens qui vivaient et s'alimentaient différemment et souffraient de maladies différentes.

Une seconde objection admet que la ménopause féminine peut être un phénomène ancien, mais nie que ce soit là unique aux humains. Bien des animaux sauvages subissent un déclin de fécondité avec l'âge. Des individus âgés de plusieurs espèces de mammifères et d'oiseaux sauvages s'avèrent inféconds. Chez les animaux de laboratoire ou des parcs zoologiques, dont la vie est considérablement prolongée au delà  des espérances en liberté, grâce à une alimentation de choix, des soins médicaux à la fine pointe et la protection contre leurs ennemis, des femelles de singes rhésus et des individus de nombreuses lignées de rats de laboratoire deviennent en effet inféconds.
Donc certains biologistes objectent que la ménopause humaine fait seulement partie d'un phénomène répandu de ménopause animale, et non quelque chose de particulier aux humains.

Toutefois, une hirondelle ne fait pas le printemps, et une femelle stérile ne constitue pas la ménopause. Établir l'existence de la ménopause comme phénomène biologique important de la nature sauvage exige bien davantage que la découverte occasionnelle d'un individu âgé en liberté ou l'observation de l'infécondité régulière chez des animaux en cage à la vie prolongée. Cela exige de trouver une population d'animaux sauvages au sein de laquelle une proportion substantielle des femelles deviennent infertiles et vivent une fraction importante de leur vie après la fin de leur fécondité.

L'espèce humaine correspond à cette définition, mais seule une espèce animale est connue pour le faire : la baleine globicéphale aux nageoires courtes. Un quart de toutes le femelles adultes tuées par les baleiniers s'avèrent postménopausales, si l'on en juge par l'état de leurs ovaires. Les globicéphales femelles entrent en ménopause vers l'âge de 30 ou 40 ans, ont une survie moyenne de 14 ans par la suite, et peuvent vivre
jusqu'à 60 ans. La ménopause comme phénomène biologique important n'est donc pas strictement unique aux humains, étant partagée par cette espèce de baleines.

Mais la ménopause humaine demeure assez rare dans le monde animal pour que son évolution exige une explication. Nous ne l'avons certainement pas héritée des globicéphales, dont les ancêtres se sont séparés des nôtres il y a plus de 50 millions d'années. En réalité, nous devons l'avoir développée après notre séparation des singes il y a seulement 5 à 7 millions d'années, parce que nous subissons la ménopause alors que les chimpanzés et les gorilles semblent ne pas l'avoir (du moins, pas régulièrement).

La troisième et dernière objection accepte la ménopause comme un phénomène ancien qui est en effet rare chez les animaux. Mais ces critiques disent qu'on ne doit pas chercher d'explication pour la ménopause, parce que l'énigme est déjà résolue. La solution, affirment-ils, est le mécanisme physiologique même de la ménopause : le
vieillissement et l'épuisement de la provision d'ovules de la femme, fixée à la naissance et jamais augmentée depuis. Un ovule se perd à chaque cycle menstruel. Rendue à l'âge de 50 ans, presque toute cette provision initiale d'ovules est épuisée. Le reste des ovules a plus d'un demi-siècle et réagit de moins en moins aux hormones.

Mais il y a une contr'objection fatale à cette objection. Bien que l'objection ne soit pas fausse, elle est incomplète. Oui, l'épuisement et le vieillissement de la provision d'ovules constituent la cause immédiate de la ménopause. Mais pourquoi la sélection naturelle a-t-elle programmé les femmes pour que leurs ovules s'épuisent quand elles atteignent la quarantaine ? Il n'y a pas de raison évidente pour l'évolution d'ovules qui dégénèrent au bout d'un demi-siècle. Les ovules des éléphants, des baleines à fanons et des tortues restent viables pour au moins 60 ans. Une mutation qui aurait un tant soit peu changé le temps de dégénération des ovules aurait suffi pour que les femmes restent fertiles jusqu'à l'âge de 60 ou 75 ans.

La partie facile du casse-tête de la ménopause est d'identifier le mécanisme physiologique par lequel la provision d'ovules de la femme devient épuisée ou avariée vers l'âge de 50 ans. Le problème qui est un défi de taille est de comprendre pourquoi nous avons élaboré ce détail apparemment désavantageux de la physiologie reproductive. Il semble n'y avoir rien de physiologiquement inévitable à la ménopause humaine, et rien de physiologiquement inévitable du point de vue des mammifères en général. Cependant, la femelle humaine, mais non le mâle, a été programmée par la sélection naturelle, à un moment donné des derniers millions d'années, à terminer
prématurément sa reproduction. Ce vieillissement prématuré est d'autant plus surprenant qu'il va à l'encontre d'une tendance irrésistible : à bien d'autres égards, nous les humains avons évolué pour vieillir plus lentement, et non plus rapidement, que la plupart des autres animaux.

Toute théorie de l'évolution de la ménopause doit expliquer comment la stratégie évolutive apparemment contre-productive chez la femme de produire moins de bébés peut en réalité avoir le résultat de lui en faire produire plus. Évidemment, en vieillissant, la femme peut faire davantage pour augmenter le nombre de porteurs de ses
gènes en se dédiant à ses enfants déjà nés, à ses petits-enfants et à ses autres parentés, qu'en produisant encore un enfant.

Ce train de pensée repose sur quelques réalités cruelles. L'une est que l'enfant humain dépend de ses parents pour un temps extraordinairement long, plus long que chez toute autre espèce animale. Le bébé chimpanzé, aussitôt sevré, commence à ramasser ses propres aliments, se servant surtout de ses mains. (L'usage d'outils par les chimpanzés, tels la pêche aux termites avec des brins de gazon, ou le bris des noix à l'aide de pierres, suscite un grand intérêt chez les scientifiques humains, mais n'est que d'importance limitée dans la nutrition des chimpanzés.) Le bébé chimpanzé prépare aussi ses aliments de ses propres mains. Mais les humains chasseurs-ramasseurs acquièrent la plupart des aliments à l'aide d'outils (bâtons pour creuser, filets, javelots), les préparent avec d'autres ustensiles (couteaux, mortiers, éplucheuses), et ensuite les font cuire sur un feu produit par encore d'autres outils. En outre, ils utilisent des armes pour se défendre contre des prédateurs dangereux, contrairement aux autres proies, qui utilisent des crocs et des muscles puissants. La fabrication et l'usage de tous ces outils dépasse complètement la dextérité et la capacité mentale des jeunes enfants. L'usage et la fabrication des outils sont transmis, non seulement par l'imitation, mais aussi par le langage, que l'enfant met plus de dix ans à maîtriser.

Il en résulte que les enfants humains de la plupart des sociétés ne peuvent devenir économiquement  indépendants avant l'adolescence ou la vingtaine. Avant cela, ils restent dépendants de leurs parents,  spécialement de leur mère, car elle tend à prodiguer plus de soins que le père.

Les parents ne font pas que fournir les aliments et enseigner la fabrication des outils, mais apportent aussi protection et statut au sein de la tribu. Dans les sociétés traditionnelles, la mort précoce d'un parent met en danger la vie de l'enfant, même si le parent survivant se remarie, à cause de conflits possibles avec les intérêts génétiques du beau-parent. Un jeune orphelin qui n'est pas adopté court encore plus de risques de ne
pas survivre.

Donc une mère chasseuse-ramasseuse qui a déjà plusieurs enfants risque de perdre son investissement génétique en eux si elle ne survit pas jusqu'à ce que le cadet soit au moins un adolescent. Ceci est une réalité cruelle qui sous-tend la ménopause humaine. Une autre réalité est que la naissance de chaque enfant successif met immédiatement en danger les enfants antérieurs de la mère parce que celle-ci risque de mourir en couches. Dans la plupart des autres espèces animales, ce risque est faible. Par exemple, lors d'une étude de 401 grossesses chez les singes rhésus, seulement trois mères sont mortes en couches. Pour les humains des sociétés traditionnelles, le risque est beaucoup plus grand et augmente avec l'âge. Même dans les sociétés occidentales nanties, le risque de mourir en couches est de sept fois plus grand pour une mère de plus de 40 ans que pour une de 20 ans. Mais chaque nouvel enfant met à risque la vie de la mère non seulement à cause du risque immédiat de la mort en couches, mais aussi à long terme par l'épuisement attribué à la lactation, à l'élevage d'un petit enfant et au travail
pour alimenter plus de bouches.

Les bébés de mères plus âgées sont eux-mêmes plus portés à ne pas survivre ou à être maladifs, parce que les risques de fausse-couche, de mort à la naissance, de faible poids et de défauts génétiques augmentent avec l'âge de la mère. Par exemple, le risque qu'un foetus soit atteint de l'état congénital connu comme syndrome de Down augmente à partir d'un sur 2 000 naissances chez une mère de moins de 30 ans, à un sur 300 pour une mère entre 35 et 39 ans, et un sur 50 quand la mère a 43 ans, jusqu'au taux sinistre de un sur 10 pour une mère sur la fin de la quarantaine.

Donc, plus une femme vieillit, plus elle peut avoir accumulé d'enfants et plus longtemps elle s'en est occupée, plus l'investissement est considérable qu'elle risque à chaque grossesse successive. Mais ses risques de mourir en couches ou après, et les risques de mort pour l'enfant augmentent aussi.

En effet, la mère plus âgée risque davantage pour un moindre gain possible. Voilà donc un groupe de facteurs qui seraient en faveur de la ménopause humaine et qui auraient le résultat paradoxal qu'une femme ait plus d'enfants survivants en donnant naissance à moins d'enfants.

Mais une femme hypothétique, âgée et non ménopausée qui mourrait en couches ou en s'occupant d'un bébé, gaspillerait ainsi encore plus que son investissement et ses enfants déjà nés. C'est parce que les enfants d'une femme finissent par produire leurs propres enfants, et ces derniers font partie de l'investissement initial de cette femme. Spécialement dans les sociétés traditionnelles, la survie d'une femme est importante non seulement pour ses enfants mais aussi pour ses petits-enfants.

Ce rôle élargi des femmes ménopausées a été exploré par les anthropologues Kristen Hawkes, James O'Connell et Nicolas Bhurton Jones, qui ont étudié la cueillette par les femmes d'âges divers chez les chasseurs-ramasseurs Hazda de Tanzanie. Les femmes qui consacraient le plus de temps à ramasser (spécialement les racines, le miel
et les fruits) étaient les femmes ménopausées. Ces grand-mères Hazda bien laborieuses y mettaient sept heures par jour, comparé à trois heures à peine par les filles pas encore enceintes et quatre heures et demie par les femmes d'âge reproductif. Comme on pourrait s'y attendre, le produit du ramassage (mesuré en livres de nourriture à l'heure) augmentait avec l'âge et l'expérience, de sorte que les femmes d'age mûr contribuaient
davantage que les adolescentes. La combinaison de plus d'heures de travail et de la stabilité d'efficacité signifiait que les grand-mères ménopausées contribuaient plus d'aliments par jour que les femmes de quelque autre groupe plus jeune, même si leurs abondantes récoltes excédaient leurs besoins personnels et qu'elles n'avaient plus de jeunes enfants dépendant d'elles pour manger.

Les observations ont indiqué que les grand-mères Hazda partageaient l'excès de leur récolte avec les proches parents, tels leurs petits-enfants, et leurs enfants adultes.  Comme stratégie pour transformer les calories alimentaires en livres de bébé, c'est plus efficace pour une femme plus âgée de donner les calories à ses petits-enfants et à ses enfants adultes, car sa fertilité diminue avec l'âge de toute façon, alors que ses enfants sont de jeunes adultes en pleine fécondité. Naturellement, les grand-mères ménopausées des sociétés traditionnelles contribuent plus à leurs enfants que la nourriture. Elles servent aussi de gardienne pour leurs petits-enfants, aidant ainsi leur enfants adultes à pondre plus de bébés portant les gènes de Grand-maman. Et même si
elles travaillent fort pour leurs petits-enfants, elles risquent moins de mourir de fatigue que si elles allaitaient des bébés en plus de s'en occuper.

Mais la ménopause a un autre bienfait auquel on n'a pas porté attention. C'est l'importance des aînés pour toute leur tribu au sein des sociétés non encore alphabétisées, ce qui veut dire chaque société au monde à partir des origines humaines jusqu'à l'avènement de l'écriture en Mésopotamie vers 3 000 ans avant Jésus-Christ.

Un argument assez commun de la génétique veut que la sélection naturelle ne puisse pas éliminer les mutations qui endommagent les gens seulement lors de leur vieillesse, parce que les gens âgés sont supposément «post-reproductifs». Je crois que de telles affirmations oublient une réalité essentielle qui différencie les humains de la plupart des espèces animales. Aucun humain, excepté les ermites, n'est vraiment postreproductif, dans le sens de ne pouvoir aider la survie et la reproduction d'autres portant leurs gènes. Oui, je concède que si des orangs-outangs vivaient assez longtemps en liberté pour devenir infertiles, ils compteraient comme post-reproductifs, puisque ces singes (autres que les mères avec un petit) tendent à être solitaires. Je concède aussi que les contributions des gens très âgés aux sociétés modernes alphabétisées tendent à diminuer avec l'âge. Ce nouveau phénomène des sociétés modernes est à l'origine des énormes problèmes posés maintenant par la vieillesse, aussi bien pour les aînés euxmêmes que pour le reste de la société. Comme nous, les modernes, recevons presque toutes nos informations par les livres, la télévision ou la radio, nous trouvons impossible de concevoir l'énorme importance des aînés comme dépositaires d'informations et d'expérience au sein des sociétés analphabètes.

Voici un exemple de ce rôle. Durant mes études sur le terrain de l'écologie des oiseaux en Nouvelle-Guinée et autres îles adjacentes du sud-ouest du Pacifique, je vis parmi les gens qui, traditionnellement, n'avaient pas d'écriture, dépendaient d'outils de pierre, et subsistaient de l'agriculture et de la pêche augmentées par la chasse et le ramassage. Je demande constamment à des villageois de me nommer en leur langue les oiseaux, les animaux et les plantes indigènes et de me dire ce qu'ils savent de chaque espèce. Les habitants des îles de Nouvelle-Guinée et du Pacifique possèdent un énorme trésor de connaissances biologiques, y compris les noms de plus de mille espèces, ainsi que des détails sur l'endroit où existe chaque espèce, son comportement, son écologie et
son utilité aux humains. Toute cette connaissance est importante car les plantes et les animaux sauvages fournissent beaucoup de leur nourriture et tous leurs matériaux de construction, leurs médicaments et leurs décorations.

Maintes et maintes fois, quand je m'informe d'un oiseau rare quelconque, les vieux chasseurs sont les seuls à savoir la réponse et, finalement, je demande une question qui les laisse eux-mêmes perplexes. «Il faut aller demander au vieux (ou à la vieille)». Ils me conduisent à une hutte où nous trouvons un vieux ou une vieille aveugle de cataractes, édenté, seulement capable de manger ce qu'une autre personne a mastiqué. Mais cette personne est la bibliothèque de la tribu. Parce que la société traditionnelle manquait d'écriture, cette vieille personne en sait plus long à propos de l'environnement local que personne d'autre et demeure la seule personne ayant la connaissance exacte d'événements arrivés il y a longtemps. Et de nous sortir le nom de l'oiseau rare et sa
description !

L'expérience accumulée dont les vieux se souviennent est importante à la survie de toute la tribu. En 1976 par exemple, j'ai visité l'île de Rennell, une des îles Salomon, dans la région de cyclones du sud-ouest du Pacifique. Quand j'ai demandé de me parler des fruits et grains sauvages que mangent les oiseaux, mes informateurs renellois ont nommé en leur langue des douzaines d'espèces de plantes, cité pour chaque espèce toutes les espèces d'oiseaux et de chauve-souris qui mangent de leur fruit, et spécifié si ce fruit est comestible pour les humains. Ils ont divisé les fruits en trois catégories : ceux que les gens ne mangent jamais, ceux qu'ils mangent régulièrement, et ceux qu'on ne mange qu'en temps de famine, comme après - et ici j'entendais un terme en renellois qui ne m'était initialement pas familier - le hungi kengi.

Ces mots se sont avérés être le nom renellois pour le cyclone le plus destructif de mémoire d'homme à avoir frappé l'île - apparemment vers 1910, en se basant sur les événements datables de l'administration coloniale européenne. Le hungi kengi aplatit la plupart des forêts de Rennell, dévasta les potagers et affama la population, qui survécut en mangeant les fruits des plantes sauvages dont on ne mangeait pas normalement. Mais pour ce faire, il fallait une connaissance détaillée des plantes vénéneuses, de celles qui ne le sont pas, et de si et comment le poison peut être enlevé par une méthode quelconque de préparation.

Quand j'ai commencé à harceler de questions mes informateurs renellois d'âge mûr, on m'a amené dans une hutte. Là, une fois mes yeux habitués à la demi-obscurité, j'ai aperçu l'inévitable petite vieille. C'était la dernière personne encore en vie avec l'expérience directe des plantes trouvées nutritives et sans danger après le hungi kengi, jusqu'à ce que les potagers recommencent à produire. La vieille femme a expliqué qu'elle était une enfant pas encore tout à fait nubile à l'époque du hungi kengi. Puisque ma visite à Rennell était en 1976 et que le cyclone avait frappé 66 ans auparavant, la femme était probablement au début de la quatre-vingtaine. Sa survie après le cyclone de 1910 avait dépendu des renseignements dont se souvenaient les survivants âgés du
dernier gros cyclone avant le hungi kengi. Maintenant, la capacité de son peuple de survivre à un autre cyclone dépend de ses propres souvenirs, qui sont heureusement très détaillés.

De telles anecdotes pourraient être multipliées indéfiniment. Les sociétés humaines traditionnelles font face à de fréquents risques mineurs qui menacent quelques individus, et aussi affrontent de rares catastrophes naturelles ou des guerres intertribales qui menacent la vie de tout le monde de cette société. Mais virtuellement chacun des membres d'une petite société traditionnelle est parent avec les autres. Par conséquent, les vieux d'une société traditionnelle sont essentiels à la survie, non seulement de leurs enfants et de leurs petits-enfants, mais aussi de centaines d'autres qui partagent leurs gènes. Dans les sociétés non encore alphabétisées, personne n'est jamais postreproductif.

Toutes les sociétés humaines non alphabétisées qui contenaient des individus assez âgés pour se souvenir du dernier hungi kengi avaient une beaucoup meilleure chance de survivre au prochain typhon, que n'en n'avaient les sociétés sans de telles personnes âgées. Les vieillards ne couraient pas le risque de mourir en couches ou des
responsabilités épuisantes de la lactation et du soin des enfants, donc ils n'ont pas évalué la protection de la ménopause. Mais les vieilles femmes qui n'entraient pas en ménopause tendaient à être éliminées du réservoir de gènes humains parce qu'elles demeuraient exposées au risque de l'accouchement et au fardeau des enfants à élever. En temps de crise, comme dans le cas du hungi kengi, la mort d'une telle femme âgée tendait aussi à éliminer toutes ses parentés du réservoir génétique - un énorme prix génétique à payer seulement pour le privilège de continuer à produire un bébé ou deux pour améliorer la cote. C'est là que je vois comme une force motrice derrière l'évolution de la ménopause féminine humaine. Des considérations analogues pourraient avoir
conduit à la ménopause chez les baleines globicéphales. Comme nous, les baleines vivent longtemps, sont engagées dans des relations sociales complexes et des attachements familiaux à vie, et sont capables de communication et d'apprentissage subtils.

Si on jouait à être Dieu et devait décider si oui ou non faire subir la ménopause aux femmes, on établirait un bilan comparant les bienfaits sur une colonne et les inconvénients sur l'autre colonne. Le prix de la ménopause est l'absence des enfants de l'âge avancé, auxquels la femme renonce. Les bienfaits potentiels comprennent l'absence de risque de mort par l'accouchement et l'élevage des enfants à un âge avancé, par là gagnant le bénéfice d'une survie améliorée pour ses petits-enfants, ses enfants déjà nés, et ses parentés plus distantes. La valeur de ces bienfaits dépend de plusieurs détails : par exemple, le degré de gravité du risque de mort durant et après l'accouchement, combien ce risque augmente avec l'âge, combien rapidement la fertilité diminue avec l'âge précédant la ménopause, et avec quelle rapidité elle continuerait à diminuer chez une femme vieillissante qui n'éprouverait pas la ménopause. Tous ces facteurs doivent nécessairement varier selon les sociétés, et les anthropologues ne trouvent pas facile de les estimer. Mais la sélection naturelle est un mathématicien plus
habile parce qu'elle a eu des millions d'années pour faire les calculs. Elle a conclu que les bienfaits de la ménopause pèsent plus que ses désavantages, et que les femmes peuvent faire plus en faisant moins.

Tiré de Discover, July 1996 et traduit par Louise Dawson, collaboratrice bénévole de Seréna, Vancouver.

Par Jared Diamond

1 commentaire

  • Lien du commentaire VdC Vendredi, 07 Décembre 2012 08:43 posté par VdC

    Cet article est passionnant et fort instructif, merci de l'avoir publié
    J'espère qu'il sera lu et apprécié car il est aussi fort utile.

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